Isabelle de Charrière, Lettres écrites de Lausanne

La formation de Cécile
Dans son roman Isabelle de Charrière critique les contradictions qu’elle aperçoit dans les prescriptions du comportement, des qualités morales des femmes et de leur éducation dans la société en incarnant ses idées à travers un personnage de la mère d’une jeune fille, Cécile, de dix-sept ans. Les qualités de la correspondante, nommées par la mère, démontrent les qualités exigées des femmes à l’époque (sage sans pruderie, sincère et polie, franche et réservée), même si elles ne sont pas entièrement compatibles car les gens ne peuvent pas être sincères et polis ou  francs et réservés en même temps. De plus, en ce qui concerne l’éducation, les tuteurs de la jeune fille veulent qu’elle apprenne les choses « qui plaisent dans le monde, sans se soucier d’y plaire ». A travers ces prescriptions qui, selon Isabelle de Charrière, ne sont que les caractères, les législations, les éducations et les bonheurs domestiques impossibles, on tourmente toutes et tous qui obéissent à cette moralisation (la comparaison avec Laclos – la société dénature la femme). Cécile est bonne, jolie et naturelle et la mère ne veut rien changer en elle. En décrivant le physique de sa fille, la mère contredit l’image conventionnelle de la femme visée dans la société (l’extrême élégance, délicatesse, finesse, noblesse) et précise que Cécile représente « la santé, la bonté, la gaieté, la susceptibilité d’amour et d’amitié, la simplicité de cœur et la droiture d’esprit ». Cécile a l’âge de se marier et le souci de la mère est de l’introduire dans la société, de la marier et de lui transmettre les connaissances dont elle a besoin en tant que jeune fille et dont elle aura besoin en tant que jeune mariée. La volonté de la mère est de marier sa fille à celui qui lui plaît et pas à celui qui est noble ou riche. Dans sa troisième lettre elle propose même la division de la société en  trois classes où les hommes en mariant entreraient dans la classe de leurs femmes. Selon elle, cela pourrait faciliter les mariages parmi les gens des différentes classes. Elle propose donc un type de société matriarcale dans laquelle la noblesse serait transmise par les femmes; c’est évidemment un projet utopique, mais qui marque la prise de conscience qu’il serait nécessaire de changer les structures sociales. 
L’éducation de Cécile semble négligée, la mère ne s’en occupe presque pas. Le programme éducatif n’est pas élaboré, on pourrait dire, que ce programme est un peu accidentel et mené au hasard. Premièrement, la fille a appris à lire et à écrire très tôt (dès qu’elle a pu prononcer et remuer les doigts). La mère s’appuie à la théorie de l’auteur de Séthos qu’on retient tous ce qu’on apprend machinalement. Dès l’âge de huit ans la fille avait une leçon de latin [ce qui est assez audacieux car les filles n’apprennent pas le latin] de religion chez son cousin et une de musique chez un organiste. La mère a appris à Cécile « autant d’arithmétique qu’une femme a besoin de savoir », et les connaissances nécessaires pour accomplir les tâches domestiques comme la couture ou la dentelle. La fille a également appris un peu de géographie à l’aide des cartes qui se trouvaient dans l’antichambre. Cécile lit et écoute ce qu’elle veut (comme Emile de Rousseau). La fille n’avait pas de maîtres chers, elle ne joue pas de la harpe, elle n’apprend pas la chimie elle ne parle ni l’anglais ni l’italien. Cécile décide elle-même d’apprendre l’anglais quand cette langue commence à l’intéresser (à cause d’un jeune Anglais qui lui plaît). Elle a pris des leçons de danse pendant trois mois. Cette description de l’éducation de Cécile fait allusion à celle d’Adèle de Mme de Genlis. Isabelle de Charrière confirme cela dans la sixième lettre disant que « songez que ma fille et moi ne sommes pas un roman comme Adèle et sa mère, ni une leçon, ni un exemple à citer ». C’est une critique implicite de l’œuvre de Mme de Genlis et de sa méthode de l’éducation. Disant que ce n’est pas un roman, de Charrière veut dire que la méthode de Mme de Genlis est une fiction et ne peut pas fonctionner en réalité. Dans le roman de Mme de Genlis la mère s’occupait tout le temps de l’éducation et de l’occupation de sa fille. Son emploi du temps était bien strict et chaque heure était passée de manière utile pour l’enseignement. L’éventail des matières à enseigner est beaucoup plus vaste que chez Isabelle de Charrière mais il y en a qui se répètent comme l’arithmétique, les danses, la broderie. Chez Mme de Genlis l’apprentissage de la géographie est décrit à l’aide des cartes qui étaient aux murs du château. La différence est que Cécile a appris elle-même la géographie en regardant les cartes, sa mère ne l’a pas obligée.
Ma mère de Cécile passait tout le temps avec sa fille mais cette présence est liée à l’amitié et non à l’éducation constante.
La question du latin est bien simple car la mère de Cécile la décrit de manière très claire. Sa fille apprenait le latin  «  pour qu’elle sût le français sans que j’eusse la peine de la reprendre sans cesse, pour l’occuper, pour être débarrassée d’elle et me reposer une heure tous les jours ; et cela ne nous coûtait rien ». Les raisons indiquées sont très pratiques et l’apprentissage du latin n’a qu’un seul but, c’est l’amélioration des connaissances du français. Cécile n’était pas orgueilleuse de ces connaissances du latin car ce qu’on apprend jeune ne paraît plus étrange. Ceci est la réponse à une objection, que l’on trouve déjà chez Fénelon : les femmes savantes tirent de leur savoir un orgueil qui ne siéd pas à la femme (qui doit être modeste)].

L’éducation sentimentale
Lettres 10, 11, 12

 La troisième éducation indiquée dans la dixième lettre est l’amour. La mère observe les actions et les émotions de sa fille et lui donne des conseils et la guide dans ses nouvelles expériences. Après l’épisode pendant le jeu des échecs la mère de Cécile lui explique la différence de la pensée des hommes et des femmes, « les hommes sont enclins à mal penser et à mal parler des femmes ». Les femmes ne doivent pas montrer leurs sentiments pour les hommes avant le mariage car cela exprime leur faiblesse et sensibilité. Les impressions des hommes diffèrent également de celles des femmes. Les hommes cherchent à inspirer à chaque femme un sentiment qu’ils n’éprouvent pas spécialement pour une femme mais pour toute l’espèce et ils trouvent partout de quoi satisfaire leurs penchants. La mère explique à sa fille qu’elle doit garder sa vertu car c’est une loi donnée de la religion. C’est la société qui dispense les hommes de cette loi mais les femmes doivent la suivre rigoureusement. La mère explique à sa fille que les hommes ont également leurs obligations dans la société comme la guerre. Dans ce contexte elle ne trouve pas la condition des hommes extrêmement différente de celle des femmes. La société impose aux femmes et aux hommes des tâches. Les femmes doivent être sages, c’est leur devoir, si elles manquent de sagesse, elles renoncent à toutes les vertus. Il y a de femmes qui à l’aide de l’hypocrisie cachent leurs défauts et leurs vices (la ruse féminine selon Rousseau). La mère détruit l’illusion du bonheur du mariage disant que le mari diffère de l’amant car après le mariage c’est seulement le sentiment d’une propriété qui reste. Le seul bonheur du mariage est la maternité, « combien il est doux d’être mère ». La conclusion qu’on peut tirer de ces leçons est que la femme est mise dans un cadre spécifique dans la société et elle doit jouer un certain rôle prescrit par la religion ou par les traditions. La seule chose que peut faire la femme, c’est d’être sage, c’est-à-dire accepter son statut actuel, être consciente de la psychologie masculine et des différences de deux sexes. La femme sage n’a pas d’illusions, elle connaît la réalité et rien ne la surprend et ne la rend malheureuse, elle ne se plaint pas.

La relation mère-fille

La relation entre la mère et la fille est basée tout d’abord sur l’amour unique que la mère souligne souvent. Ensuite, c’est la confiance en sa fille car Cécile est libre de sortir seule et de rencontrer  les jeunes hommes et les jeunes filles. Les observations de la mère sur le comportement de sa fille envers les hommes la rassurent car la fille n’accepte pas leurs invitations, elle les écarte toujours. De plus, c’est l’amitié intime car la mère est la seule amie intime de Cécile. Elles sont toujours ensemble, la fille dort dans la chambre de sa mère, parfois même dans son lit. Cette proximité physique est ensuite transmise en proximité d’âmes car la fille et la mère se comprennent très souvent sans parler.   
Dans un article de Nadine Bérenguier on trouve les explications que la fille et la mère parlent un langage codé car c’il est difficile de parler ouvertement de ce qui préoccupe l’adolescente et les silences démontrent un lien profond entre Cécile et sa mère.

Les lettres écrites de Lausanne en perspective

Fénelon affirmait que le programme éducatif était nécessaire pour les filles car l’absence d’un tel programme pouvait causer les mauvaises habitudes, le manque du goût, la paresse, la mollesse, etc. Dans le roman de Mme de Charrière on remarque que le programme éducatif assez léger ne gâte pas Cécile, elle est consciente de ses talents et elle apprend ce qu’elle veut, donc elle a le goût pour l’apprentissage et pour le perfectionnement de ces capacités intellectuelles. Selon Fénelon, la mère devait s’occuper de l’éducation de sa fille. La mère de Cécile a donné les leçons les plus importantes pas seulement dans le domaine domestique, c’est-à-dire pratique et quotidien mais dans le domaine moral aussi en expliquant la psychologie des rapports de deux sexes et comment ces rapports influencent le statut de la femme dans la société. Fénelon critique que les filles nobles ne s’accoutument pas au travail et ont beaucoup de temps libre qui est rempli par les choses futiles. Cécile n’est pas très occupée, sa journée est pleine de jeux et de conversations mais cela ne la rend pas plus paresseuse et ne la dégoûte pas du travail. Fénelon dit, que les filles nobles sont entourées par des domestiques qui les flattent mais Cécile n’a eu qu’une seule domestique et sa mère qui s’occupait toujours d’elle. Cécile n’est pas orgueilleuse, au contraire, sa mère critique les mères qui élèvent leurs filles de qualité par la vanité. Elle est fière que sa fille soit bonne et simple. Selon Fénelon, les filles peuvent lire les livres mais cette lecture doit être bien surveillée. Cécile peux lire tout ce qu’elle veut et peut écouter tout ce qui l’intéresse. Comme l’écrit Fénelon, l’éducation des femmes doit être liée à leur préparation familiale (une bonne mère et une bonne épouse). Cécile est aussi préparée pour le mariage mais Mme de Charrière accentue plutôt l’éducation morale de la fille et Fénelon insiste sur les choses pratiques.
Selon Rousseau toute l’éducation des filles doit être relative à l’homme et sa raison de l’éducation est pareille à Fénelon que des femmes dépendent les mœurs des hommes. Cécile est élevée pour la vie familiale mais on a l’impression que Cécile apprend pour elle-même et non pour son futur mari ou ses futurs enfants. La mère de Cécile veut l’armer pour qu’elle puisse trouver sa place dans la société. Rousseau déclare que les vertus de la femme sont leur faiblesse et leur timidité et il faudrait centrer leur éducation sur une obéissance et une docilité. La mère de Cécile n’apprend pas à sa fille à obéir et à être soumise à son mari. Si Rousseau dit que la femme est soumise à l’homme naturellement et elle lutte tout le temps contre elle-même et contre son immoralité, alors Mme de Charrière écrit de la part des femmes, qu’elles sont bonnes et naturelles mais c’est la société qui crée constamment les préjugés et exige l’impossible de la part des femmes. Ce sont les hommes qui comprennent les sentiments différemment des femmes. Les femmes sont plus sensibles et elles se souviennent de leurs impressions plus longtemps. Mme de Charrière et Rousseau se ressemblent en ce qui concerne la ruse des femmes sauf que Rousseau dit que les femmes sont rusées naturellement et il faut suivant la nature développer leur ruse, tandis que Mme de Charrière pense que la ruse est nécessaire pour les femmes afin de cacher leurs défauts et elles en ont besoin en trompant les hommes, en cachant d’eux leurs vrais sentiments et pensées.  
Selon Rousseau, la lecture devrait être enseignée à l’enfant à l’âge où il en a besoin. Mme de Charrière ne s’appuie pas sur cette hypothèse. Elle cite l’auteur de Séthos qui dit qu’on retient ce qu’on apprend machinalement, donc la lecture et l’écriture sont enseignées à Cécile très tôt dans son enfance.
Selon Laclos, la femme a été dénaturée par la société. Mme de Charrière dit aussi que Cécile est très naturelle et sa mère ne veut rien changer en elle à travers l’éducation qui n’est que le produit des préjugés de la société. Laclos dit que la femme est dépendante de l’homme ; qu’elle est son esclave et elle devrait, donc, se révolter. La mère de Cécile n’oblige pas sa fille à se révolter, au contraire, elle lui explique tous les malheurs qui attendent les femmes après le mariage et les devoirs qu’elle doit accomplir dans la société, mais, selon elle, les deux sexes ont leurs devoirs, donc il faut accepter cela. Laclos écrit que la femme naturelle est destinée à avoir des enfants. La mère de Cécile dit aussi à sa fille que le bonheur de la femme est d’être la mère. On peut noter que Cécile se rapproche d’une image de la femme naturelle telle que Laclos la décrit. Elle est libre et heureuse, elle est libre de choisir ce qu’elle veut apprendre, sa mère est toujours à côté d’elle, elle est assez grande, bien faite, peau brune. Laclos déclare que jusqu’à l’âge de la puberté les filles naturelles ignorent les désirs et seulement après les sentiments s’allument. Il dit aussi que la société accélère la puberté. Dans le roman de Mme de Charrière Cécile illustre en quelque sorte ces idées. Elle ignore les désirs, elle ne comprend pas ce qui se passe avec elle et sa mère doit lui expliquer les dangers des désirs et lui imposer la garde de sa vertu. Selon Nadine Bérenguier, la mère ne le dit pas directement mais à travers le langage chiffré que la fille doit deviner elle-même, « il s’agit donc de parler de sexualité sans bousculer les bienséances ».

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