La Lituanie dans les souvenirs de Emmanuel Levinas et Romain Gary

Les lituaniens sont fiers de l’origine lituanienne de grands écrivains français Emmanuel Levinas et Romain Gary. Tous les deux sont nés en Lituanie : Levinas à Kaunas, Gary à Vilnius, pendant les périodes des occupations sévères. Lors de la vie de Levinas à Kaunas, le pays appartenait à l’Empire de Russie. La période de la vie de Gary à Vilnius est marquée par l’annexion de cette ville par la Pologne. Qu’est-ce que ces écrivains se souviennent de leurs enfance, quelle Lituanie ont-ils emporté en France dans leurs mémoires, quelle Lituanie ils présentent aux lecteurs ? Gary a écrit le roman autobiographique « La promesse de l’aube » où il raconte l’histoire de sa vie. Levinas, lui aussi, mentionnait assez souvent Kaunas et la culture de Litvaks (Litvak – le juif lituanien) en Lituanie. Les faits biographiques de ces auteurs sont déjà reconstruits, on connait qui étaient leurs parents, où ils ont vécu, quand ils ont quitté le pays. Les lieus les plus importants marquants leurs biographies sont marquées par les plaques commémoratives. Le monument destiné à Gary placé à Vilnius rappelle un épisode de son roman : le garçon en train de manger le soulier afin de prouver son amour à une fille. Le café ayant pour titre « Roman Gary » est décoré par des photographies de l’écrivain. La traduction lituanienne des livres de Gary est fortement encouragée. En outre, le club de Gary a été fondé à Vilnius. Si on comparait la réception de ces deux auteurs en Lituanie, on remarquait que l’accueille de Gary a été beaucoup plus chaleureuse, plus bruyante, marquée par des articles dans la presse, des évènements nombreux. Levinas a été accepté beaucoup plus modestement, peut-être pour la raison que ses œuvres sont moins connues au public lituanien.

Dans le mémoire de ces deux écrivains la Lituanie paraît différente. Tout d’abord, Gary ne fait aucune mention du nom de Lituanie, il affirme d’avoir vécu avec sa mère à Wilno, en Pologne, dans une petite ville de province qui, selon lui, n’était ni lituanien, ni polonais, ni russe. À cet égard, il est tout à fait raison, comte tenu de la composition démographique de cette ville à l’époque. Levinas note également que Kaunas (Kovno) était une province de la Russie tzariste, mais note qu’il s’agissait du centre administratif. En plus, il appelle le pays la Lituanie et pas la Russie. Cela témoigne sa compréhension du fait de l’occupation et la lutte pour l’indépendance.

Bien que les parents de deux écrivains étaient juifs, la langue parlée à la maison était le russe. Dans le cas de Gary ce fait se révèle par les mots de sa mère « frantzuski poslannik » (« l‘ambassadeur français ») qui lui étaient répétés constamment. En outre, sa mère parlait le français avec un fort accent russe. L‘importance de la culture russe dans l‘enfance de Gary se présente par la mention assez fréquente de grands écrivains, danseurs, compositeurs: Nijinsky, Gorki, Tolstoï, Tchekhov. Gary comprenait également le polonais car il traduit le nom polonais du voisin Piekielny en français (« infernal »). En plus, sa mère lui apprenait le français avec un seul espoir d’atteindre la France un jour et de s’y installer. Levinas affirme que son père a parlé le russe en raison de rester dans le pays et de créer la vie en Russie (bien que, selon Levinas, il était très difficile d’échapper à la province et de s’installer à Moscou ou à Saint Petersburg). La culture russe a été également importante à Kaunas à cette époque-là. Les œuvres des écrivains russes ont été lus largement : Gogol, Dostoïevski, Pouchkine, Lermontov, Tolstoï. Comme un des évènements les plus mémorables de son enfance était la mort de Tolstoï, bien qu’il ne connaissait que le nom. Levinas présente un exemple, où habitant déjà en France un israélite d’origine de l’Europe de l’Est lui a rendu visite. Après avoir vu des œuvres complètes de Pouchkine chez lui il a constaté ironiquement qu’il est clair tout de suite que vous êtes chez le juif. Levinas avoue d’avoir appris à lire le russe assez vite. À partir de l’âge de six ans il apprenait l’hébreu.

L‘enfance est une période extrêmement sensible. Selon Levinas, les pensées philosophiques sont le résultat des réflexions préphilosophiques. On remarque cela dans les souvenirs de ces deux écrivains : ils se souviennent de l’environnement dans lequel ils ont été formé et mûri. Gary même compare Vilnius à une arène où il se préparait aux combats futurs comme un gladiateur. Levinas également accentue l’importance de premières lectures, la familiarité avec les auteurs russes (surtout Dostoïevski), la connaissance de la culture hébraïque, l’étude du Talmud.

Les parents ont un impact significatif pour la formation de l‘opinion sur le milieu qui entoure la famille. Gary a vécu avec sa mère pour qui Vilnius ne portait aucune joie. Son objectif principal était d‘y échapper le plus vite possible. L’écrivain a vu les peines de sa mère afin de gagner le morceau du pain quotidien, il a vu sa souffrance de la dérision, la colère et l’hostilité des gens. Naturellement tel environnement ne pouvait pas laisser de bons souvenirs. La description de Vilnius dans son roman se lit comme une sorte de revanche pour cette ville inhospitalière à l’aide de l’art miraculeuse de l’ironie, si bien métrisée par Gary. Il semble que tout l’environnement autour de lui a été négatif : les hivers terriblement froids, beaucoup de neige au long des murs sales et gris. L’auteur raconte avec regret un évènement mémorable : une plainte a été posée contre sa mère à la police polonaise, si méfiante des réfugiés russes. Cela a été fait par les voisins, c’est pourquoi Gary à plusieurs reprises répète avec insistance l’adresse de leur maison : la Grande Poluhanka (aujourd’hui Rue Basanaviciaus), numéro seize. Il se souvient également un polonais gros et chauve avec une moustache de cafard qui a participé à la liquidation du salon de mode appartenant à sa mère. Une certaine vengeance se manifeste dans la déclaration concernant les anciennes clientes du salon qui ont tourné le dos à sa mère pendant la période difficile. Même s’il ne se rappelle pas leurs noms (on peut comprendre que s’il se souvenait il les dirait absolument), il espère qu’elles vivent encore et que le régime soviétique leur a enseigné de l’humanité. Gary peint la société de Vilnius comme ignorante, accentue les défauts. Pourtant, cette société n’était pas indifférente à la haute couture de Paris, ce qui a permis à sa mère de falsifier les étiquettes et d’ouvrir le salon de mode de Paul Poiret qui était préféré par l’aristocratie de la ville. Un autre personnage agissant dans son roman est le boulanger Mishka. Gary exprime son fureur envers Vilnius encore une fois par une réflexion que si le boulanger au lieu de rester dans la ville perdue et lointaine de l’Europe de l’Est venait à Paris, il devenait riche et connu dont les clientes seraient les délicates parisiennes. Gary demande d’imaginer un enfant dans les forêts lituaniennes à qui les légendes fabuleuses ont été racontées sur la France. Ainsi, l’écrivain impose de nouveau l’image sauvage de Lituanie. En concluant ses souvenirs de la vie à Vilnius, Gary dit que sa mère et lui ont quitté Vilnius sans aucun remords.

Dans les souvenirs de Levinas, contrairement à l’histoire de Gary, la Lituanie est liée avec des études et la science, au moins, il n‘y a aucune mention sur l’obscurité et l‘ignorance des gens. Le père de Levinas avait un magasin dans la rue principale de la ville –Avenue de Nicholas (aujourd’hui l’Avenue de Liberté) dans laquelle il vendait des livres et des journaux. Kaunas avait plusieurs écoles secondaires juives (y compris le gymnase des filles juives) qui comprenaient principalement la clientèle de la librairie. Levinas mentionne que la vieille ville de Kaunas a été habitée principalement par des juifs. En effet, au début de 20ième siècle plus que moitié de la population de Kaunas étaient des juifs. Cela n’était pas un ghetto, Levinas assure qu’il n’y avait pas de ghettos dans cette période-là. Dans la vieille ville il avait plusieurs synagogues, lieus d’études et de rencontres communautaires. Pour Levinas la Lituanie est associée avec un pays de l’Europe de l’Est où l’éducation a été très appréciée. Les études talmudiques ont joué un rôle important. Levinas souligne que cela n’était pas les études mystiques de Talmud mais seulement des commentaires et des commentaires. L’auteur se rappelle du célèbre Gaon de Vilnius (Wilna), qu’il décrit comme le dernier grand talmudiste juif du 18ième siècle sous l’influence duquel vivait toute la communauté juive. Gary ne mentionne pas la communauté juive à Vilnius mais décrit à plusieurs reprises le destin tragique des juifs : le voisin mentionné  M. Piekielny tout comme les autres quelques millions de juifs termina ses jours dans le crématorium. La deuxième famille de son père est empoisonnée dans la chambre de gaz, le père lui-même meurt de la peur sur le chemin vers cette chambre. Les parents de Levinas ont été fusillés à la maison à Kaunas.

Les deux auteurs ont perdu leur connexion avec la Lituanie pendant l’enfance, personne ne les attendait dans ce pays, ils ont trouvé leurs nouveaux maisons en France. Toutefois, leur mémoire revient lentement en Lituanie. Et les souvenirs qu’ils ont racontés ou décrits nous présentent l’occasion de regarder différemment à leurs personnalités, de comprendre ce qui signifiait pour eux l’origine lituanienne comment ils avaient été affectés par la culture de la société autour de laquelle leur enfance se passait. Espérons qu’à l’avenir ces écrivains ne seront pas oubliés en Lituanie, que leur réception n’est pas seulement un fait instantané afin de se vanter que la Lituanie a « formé » de telles personnalités comme Levinas et Gary.