Laclos : la question de l’éducation des femmes dans les trois textes consacrés à l’éducation des femmes et dans les Liaisons dangereuses



Introduction
Pierre Choderlos de Laclos est un des écrivains du XVIIIe siècle qui s’est prononcé sur la question de l’éducation des femmes et sur la condition féminine. C’est dans les années 1780, qu’il écrit son œuvre Les Liaisons Dangereuses et le publie en 1782. A travers cet unique roman Laclos dénonce les mœurs de la société de son époque. L’auteur présente trois personnages féminins : Cécile, une jeune fille, juste sortie du couvent pour être mariée, qui est jetée dans la vie mondaine sans aucun guide dans ses nouvelles expériences, Mme de Tourvel, une jeune femme avec une éducation monastique aussi, qui est très dévote, fidèle à son mari et qui souffre de l’impossibilité de résister à ses désirs et à ses passions, Mme de Merteuil, un des personnages principaux qui est le centre du roman autour duquel tournent les intrigues et qui les dirige selon sa volonté, elle n’a jamais été au couvent, son éducation est celle d’une autodidacte, elle éprouve la nécessité de s’instruire: « la crainte de l’ennui fit revenir le goût de l’étude  ». La Marquise, fréquentant le monde et sachant exactement ce qu’elle a besoin d’apprendre, a la possibilité d’adapter ses connaissances à la pratique. Elle s’est armée parfaitement pour la vie. 
  Exprimant toujours son intérêt sur la question de l’égalité entre hommes et femmes, un an après, Laclos participe au concours organisé par l’Académie de Châlons-sur-Marne et répond à la question posée : « Quels seraient les meilleurs moyens de perfectionner l’éducation des femmes » en écrivant un Discours qui reste inachevé et où il déclare qu’  « il n’est aucun moyen de perfectionner l’éducation des femmes  ». Rousseauiste, Laclos considère que l’homme a été dénaturé par la société. Un peu plus tard, mais la même année, il continue à approfondir ce sujet et écrit un essai Des femmes et de leur éducation qui reste aussi inachevé. Selon Rémy de Gourmont, cette œuvre est la moralité et la conclusion  des Liaisons dangereuses . Chantal Thomas ajoute qu’il était nécessaire « pour compléter la figure de Laclos, pour l’éclairer dans sa complexité, dans sa force intellectuelle et fantasmatique  ». Dans son essai Laclos élabore un portrait de la femme naturelle qui est libre, forte et heureuse, accentuant ses aspects physiques, son corps, ses sensations, ses désirs, sa beauté, etc. Dans ce texte on ne trouve pas la réponse à la question posée sur l’éducation des femmes. Et seulement dans les années 1795-1802, Laclos écrit un troisième texte où il présente la méthode éducative pour les femmes qui est basée surtout sur l’autodidactisme à travers la lecture pour acquérir les connaissances de soi, des hommes et des choses. Laurent Versini remarque dans cet ouvrage « les goûts de Choderlos de Laclos, les constantes de sa personnalité et ses propres lectures  ».
Le but de ce travail est de dégager les idées de Laclos sur l’éducation féminine dans les Liaisons dangereuses et dans les trois textes destinés à l’éducation des femmes, en présentant les critiques et les solutions proposées par l’auteur. Tout d’abord, on va développer les causes de la mauvaise éducation en analysant le rôle et le statut des femmes dans la société. Ensuite, on va préciser les critiques de l’éducation sexuelle et celle du corps en constatant que les mœurs de la société dénaturent les femmes, leurs instincts, leur comportement, etc., et celles de l’éducation morale, en accentuant le point de vue négatif de Laclos sur l’éducation monastique et sur les résultats nuisibles qu’elle procure. De plus, on va analyser le rôle des mères dans l’éducation de leurs filles. Ensuite, on va présenter les solutions proposées par l’auteur, son idée de l’éducation. Confronté au problème de l’impossibilté, selon lui, de donner une éducation appropriée aux femmes, Laclos élabore une autre approche du problème en créant la femme naturelle et surtout ses aspects physiques. On va dégager les traits principaux de cet idéal utopique. Finalement, on va analyser une solution du perfectionnement de la situation de l’éducation féminine, l’autodidactisme, en suivant le programme pédagogique, précisé dans le troisième essai, consacré à l’education féminine.

Critique de l’éducation de l’époque

Esclavage des femmes
Selon Laclos, à travers l’histoire, les femmes ont été soumises par les hommes et elles dépendent de leur bon vouloir. Elles naissent libres mais la société les rend esclaves. Laclos donne plusieurs exemples de peuples (les Groenlandais, les Calmouques, les Coréens, les peuples du mont Liban, les Congolais, etc.) où le statut des femmes est le même. La femme sociale de l’époque, selon Laclos, est le résultat de ce contrat social déformé entre hommes et femmes. La femme n’est pas libre, et sans liberté il n’y a pas de moralité, et sans moralité l’éducation est impossible : « partout où il y a esclavage, il ne peut y avoir éducation  ». L’auteur tire la conclusion que la femme sociale ne peut pas être éduquée. Les victimes de ce contrat social perverti sont les trois personnages féminins des Liaisons dangereuses. De la jeunesse jusqu’à l’âge mûr, les femmes ne sont ni libres ni heureuses. Cécile, jeune fille, n’est pas libre ni d’acquérir les connaissances dont elle a besoin, ni de connaître l’amour, ni de choisir son mari. Mme de Tourvel est une femme mariée et n’est plus libre dans sa vie sentimentale, elle reste attachée aux vertus apprises au couvent et à l’opinion de la société. Même la liberté de la Marquise est très conditionnelle car, mal dirigée, elle est prise au piège de ses propres intrigues et obligée de s’exiler.
Conception de l’éducation
Dans son Discours Laclos répond à la question posée sur l’éducation des femmes d’une manière différente : il comprend la situation et il veut dire la vérité. Selon Pomeau, « il se propose de pratiquer la technique rousseauiste de la « bombe   » rejetant les idées précédentes de l’époque et proposant l’analyse de la situation de manière originale et radicale. Comme le dit Levayer, c’est une réponse « non pédagogique mais politique, pour un nouveau contrat égalitaire… des sexes  ».  Laclos écrit non pour le prix mais pour dire que l’éducation à l’époque « ne mérite pas en effet le nom d’éducation  » et, en général, dans l’état actuel de la société, l’éducation des femmes ne peut pas être perfectionnée. L’éducation, selon lui, est le développement des facultés de l’individu et l’utilisation de ces facultés pour l’utilité sociale. Les facultés sont sensitives et intellectuelles. Dans la société, le développement  des facultés de l’individu, et plus spécialement celles de la femme, est contrarié par les lois et l’utilisation pour l’utilité de l’espèce – de la société – par les mœurs. On ne développe pas leurs facultés mais on les étouffe, on n’utilise pas leurs facultés vers l’utilité sociale mais on en fait des esclaves, c’est-à-dire des ennemies de la société. Cécile est devenue tout de suite l’esclave de la société car le développement de ses facultés n’était pas suffisant et le but de son éducation n’était pas l’utilité de la société. Elle est destinée à être une épouse et non une femme qui pourrait influencer la vie sociale. Si les femmes veulent se procurer une meilleure éducation elles seront malheureuses et même dangereuses. Mme de Merteuil, par conséquent, est devenue dangereuse pour la société, et même son ennemie. Ces exemples sont présentés comme négatifs dans le roman mais, ensuite, l’auteur explique que, en fait, les femmes ne sont pas coupables de leur statut dans la société ou de leur éducation, elles ne sont que les victimes des circonstances.

Instincts dénaturés des femmes
Laclos critique les mœurs de l’époque qui dénaturent les instincts et le comportement naturel des femmes. Tout d’abord, l’abandon des enfants après leur naissance aux soins des gouvernantes, des nourrices, etc., le manque de lien entre la mère et l’enfant à travers l’allaitement. Sur ce point Laclos est le disciple de Rousseau, il reprend ses idées, que le lien entre l’enfant et sa mère doit être prolongé après sa naissance à travers l’allaitement et les premières leçons de leurs mères car les enfants les imitent, elles sont des exemples pour leurs enfants . L’auteur prend la venue de l’enfant au monde comme point de départ. La tendresse maternelle et le fait que la mère nourrit  ses enfants remontent à l’Antiquité mais, à travers les siècles, les mœurs ont changé. Au XVIIe siècle les gens croyaient que l’allaitement déshonore la femme car les enfants apportent en naissant le péché originel. Au XVIIIe siècle les débats sur la réforme de l’éducation indiquaient déjà la nécessité de commencer cette réforme par la famille et, tout d’abord, par la conception de la mère . Buffon conseille de nourrir ses enfants pour des raisons d’hygiène, Rousseau accentue la nécessité d’être mère et de nourrir de son lait les enfants disant que c’est la nature qui oblige à agir ainsi. Laclos reprend cette idée car vers la fin du XVIIIe siècle, même la bourgeoisie, imitant les classes aisées a commencé à mettre ses enfants en nourrice.
Le mouvement est très important pendant l’enfance car c’est l’état naturel des enfants, et les enfants tranquilles sont les enfants malades. Cette idée est également la suite des débats sur l’éducation physique de l’enfant. Rousseau déclare que les filles doivent jouer, sauter, courir, etc. car cela est naturel pour elles. Selon lui, dans les pensionnats elles peuvent le faire alors que chez elles, elles restent plutôt assises devant leurs mères . Laclos blâme également la vie trop sédentaire et accentue la nécessité de prendre l’air. Cela indique le souci de la santé des femmes, pour qu’elles soient fermes et robustes.
 La société accélère le moment de la puberté des filles par des lectures peu chastes, par des discours, par des tableaux, etc. Cela trompe la nature qui se venge en rendant les individus malheureux, car le corps n’est pas encore préparé et les filles n’ont pas encore la force de devenir mère. Les femmes sociales qui vieillissent, ne peuvent pas accepter cela et contrôler leur imagination. Elles veulent toujours remonter vers la jeunesse et elles souffrent de l’impossibilité de le faire.
Critique des stéréotypes de la beauté et de la parure
Selon Rousseau, toute femme veut plaire aux hommes et doit le vouloir . Laclos développe cette idée disant que les femmes, étant dépendantes des hommes par la force, ont la seule possibilité de rendre les hommes dépendants d’elles par le plaisir. Elles ont appris à allumer l’imagination des hommes, à faire naître et diriger les passions. Cela a fait naître la beauté. La société sociale crée les stéréotypes de la beauté et les femmes les suivent. Laclos s’oppose à l’idée que la femme pour être belle doit être faible, avoir la peau blanche et délicate car ce sont des traits qui sont élaborés et dénaturés. Se prononçant sur la parure, Laclos rappelle la même phrase que Rousseau a utilisé dans l’Emile : « Ne pouvant la faire belle tu la fais riche  ». Pour être belle, selon Laclos, il faut suivre un régime : ne pas se fatiguer, bien se reposer, ne pas utiliser les boissons spiritueuses, éviter les rayons du soleil brûlant et le froid excessif, ne pas trop se parfumer, se baigner chaque jour dans une eau froide, se garder de la vie trop sédentaire, maîtriser les affections de l’âme, c’est-à-dire, la colère ou le rire peuvent nuire à la beauté et à l’expression en général. L’exemple de Cécile illustre très bien les idées de l’époque. La jeune fille observe son environnement et remarque que les autres femmes ne rougissent pas, « ou bien c’est le rouge qu’elles mettent, qui empêche de voir celui que l’embarras leur cause  ». La jeune fille apprend déjà que les femmes cachent leurs émotions naturelles. Elle écrit à son amie du couvent qu’on devient coquette dans le monde : « je n’ai jamais eu tant d’envie d’être jolie que depuis quelques jours ». Cette idée s’oppose à celle de Rousseau qui déclare que les filles aiment la parure dès leur naissance . Selon Laclos, Cécile ignorait la nécessité de la beauté ou de la coquetterie  pendant son enfance et elle ne l’apprend que dans la société en observant les autres femmes. Cependant, les deux auteurs prennent beaucoup de soin de l’éducation du corps des filles et donnent les conseils aux femmes sur la façon dont il faudrait s’habiller ou se parer .

Education monastique
A travers les personnages de Cécile ou Mme de Tourvel, Laclos critique l’éducation monastique comme les autres philosophes de la seconde moitié du XVIIIe siècle. C’est le paradoxe que les femmes qui sont destinées pour la vie mondaine sont formées par celles qui l’ignorent. On se rend compte que les connaissances acquises ne sont  pas suffisantes pour la vie mondaine. Il est nécessaire d’apprendre l’histoire, la géographie, de plus, le dessin, la musique pour briller dans un salon . Donc, il y avait des professeurs mondains qui enseignent dans les couvents le chant, la danse, à jouer de quelque instrument et les bonnes manières. Pourtant, un grand nombre de familles ont préféré « l’éducation à domicile » ou les maîtres privés. Le personnage de Cécile illustre l’opinion de Laclos. Selon lui, dans les couvents les filles n’apprennent rien d’utile et ignorent la vie mondaine, elles sont naïves, après être sorties du couvent, elles sont destinées à des mariages arrangés, elles doivent être vertueuses, fidèles et dévotes, tranquilles et obéissantes. Les hommes préfèrent comme épouses les femmes avec cette sorte d’éducation, comme on peut le voir dans la lettre II de Mme de Merteuil où elle écrit que le Comte de Gercourt « préfère les filles avec une éducation cloîtrée  ». De l’éducation de Cécile au couvent on trouve seulement la harpe, le dessin, le chant. Selon Mme de Merteuil, elle est jolie, gauche, nullement maniérée. Elle n’est pas habituée à l’attention des autres, surtout des hommes. Elle sait également que « Demoiselle devait rester au Couvent jusqu’à ce qu’elle se mariât  ». Donc, Cécile s’attend à ce mariage mais l’entourage reste silencieux, sa mère ne lui explique rien (on va revenir sur la question de la responsabilité des mères plus loin). Son éducation sexuelle ou des sens est aussi ignorée. Elle sait seulement que son amour pour Danceny est un péché, elle sait que c’est « mal d’aimer quelqu’un  ». Elle se livre très facilement à l’éducation de M de Valmon afin de « se préparer » à la vie conjugale. M de Valmont écrit qu’ «on ne lui a pas bien appris dans son Couvent, à combien de périls divers est exposée la timide innocence, et tout ce qu’elle a à garder pour n’être pas surprise  ». Selon Michel Delon, « la négation de la sexualité, par exemple, et la glorification ascétique de la chasteté » sont nuisibles, « l’expérience des sens est première dans la formation de l’esprit  ». La fille naturelle, selon Laclos, reçoit cette sorte d’éducation en observant les exemples autour d’elle : «elle a vu s’accomplir devant elle l’acte de la génération ; elle n’a pas rougi  ». Sophie dans Emile de Rousseau, selon Villemain, « succombe à la première séduction comme une femme vulgaire et n’est défendue par aucune vertu  ». La passion de deux jeunes gens naît dès la première rencontre, c’est une loi de la nature quand un homme naturel rencontre une femme naturelle. C’est d’abord la figure d’Emile que Sophie examine et elle la compare à celle de Télémaque, son idéal de l’homme . Selon Laclos, la femme naturelle apprend la vie sexuelle grâce à ses instincts concernant la chasteté, préjugés qui trouvent leur origine dans les dogmes de la religion. Mme de Tourvel a eu aussi une éducation monastique, elle a déjà l’expérience de la vie mondaine, mais, en face de l’amour et de l’insistance du séducteur, son éducation, selon Pomeau, « laisse cependant subsister un grand vide intérieur » et elle ne trouve pas en elle-même «les ressources pour résister  ». Les deux femmes, Cécile et Mme de Tourvel, reviennent au couvent pour se protéger de la société. Elles ne peuvent pas surmonter les défis rencontrés dans la vie mondaine. 

Mères absentes
Selon Chantal Thomas, les mères envoient leurs filles au couvent, les années qu’on y passe rompent le rapport entre la fille et la mère et elles deviennent étrangères, les mères ne transmettent pas leur expérience de la vie, leur sagesse. C’est ce que l’on constate dans les Liaisons dangereuses : Cécile sort du couvent et sa mère ne s’occupe pas de l’instruire. Laclos critique ces « mères sévères » qui ne s’occupent pas de l’éducation de leurs filles. Selon Chantal Thomas, « c’est dans le champ d’intervention laissé libre par la négligence d’une mère que Madame de Merteuil conçoit son intrigue », Cécile est « la surface blanche sur laquelle Madame de Merteuil va projeter ses plus noirs complots  ». Dans la lettre LXIII la Marquise évoque également cette question disant que Mme de Volanges n’a pas la confiance de sa fille, il n’y a pas d’amitié entre elles, la mère ne donne pas de conseils à sa fille, elle ne se rend pas compte de ses vrais sentiments :
ma seule inquiétude était qu’elle ne profitât de ce moment pour gagner la confiance de sa fille ; ce qui eût bien facile, en n’employant, avec elle, que le langage de la douceur et de l’amitié, et en donnant aux conseils de la raison l’air et le ton de la tendresse indulgente. Par bonheur, elle s’est armée de la sévérité ».
Si cela était le cas, les projets de Mme de Merteuil n’aboutiraient pas, donc en négligeant leurs filles, les mères les abandonnent au hasard ou aux mauvais mentors comme Valmont et Mme de Merteuil. Toutefois, Mme de Volanges dans sa lettre à Mme de Merteuil exprime ses doutes en écrivant que les mariages calculés sont la « source la plus féconde de ses éclats scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents ? J’aime mieux différer : au moins j’aurai le temps d’étudier ma fille que je ne connais pas  ». Laclos, en touchant l’essentiel de ce thème et, en donnant un espoir que tout peut changer, ne le développe pas davantage car ces idées sont encore très précoces dans la société de son époque, elles doivent encore mûrir.
Conséquences de la mauvaise éducation
Selon Laclos, la jeune fille qui a passé son enfance au couvent et en sort à l’âge de quinze ans et qui devient une épouse, sans expérience pratique, ayant une formation différente de son époux, ne peut pas être son égale et elle lui devient automatiquement soumise, elle dépend de lui, son mari est comme son guide dans la vie. Elle ne sait pas comment se comporter, comment parler, à qui faire confiance et elle devient très vite une victime des intrigues, la société la forme selon sa volonté et selon ses besoins. Cécile, selon René Pomeau, « a appris à jouer de la harpe, à dessiner. Mais non à tenir sa place dans la société, ni même à écrire une lettre  ». Dans sa lettre, Danceny résume, que la chute de Cécile était le résultat de son éducation dans le couvent d’où elle est sortie « sans expérience et presque sans idées  ». Mme de Merteuil n’a jamais été au couvent, sa mère vigilante ne lui procure pas les connaissances nécessaires à une jeune fille. Elle n’a personne qui peut la guider dans ses pensées : « n’ayant point de bonne amie, et surveillée par une mère vigilante, je n’avais que des idées vagues et que je ne pouvais pas fixer  ». Mme de Merteuil veut aussi comprendre l’amour mais ni l’entourage, ni la nature ne l’ont instruite. Elle n’a reçu aucune sorte d’éducation mais elle a senti la nécessité de s’en procurer. Selon Laclos, la femme heureuse devrait être élevée par l’institutrice sage et éclairée qui, « sans jamais la contraindre, et sans ennuyer de ses leçons, lui aura donné toutes les connaissances utiles et l’aura exemptée de tous les préjugés  ».

Solutions proposées pour améliorer la situation – les textes sur l’éducation
Révolution totale
Comme seule solution pour sortir de l’esclavage et améliorer l’éducation, Laclos propose pour les femmes de se révolter et de prendre leur destin en main au lieu de se laisser guider par les hommes. L’auteur ne développe plus cette idée car c’est la question du courage des femmes. C’est la seule proposition de l’auteur avancée dans son Discours (1783).
Présentation du modèle de la femme naturelle
Dans son essai Des femmes et de leur éducation (1783) Laclos déclare que les femmes se sont égarées et il faut leur montrer le chemin afin qu’elles se retrouvent. Ce texte est différent du Discours, car ici l’auteur présente le portrait d’une femme heureuse. En élaborant son analyse, Laclos propose plutôt l’éducation du corps, qui englobe les soins donnés afin de le rendre sain et robuste. Selon Delon, « Laclos croit à une science de l’homme qui, … déterminera, à partir du savoir physiologiques et des nécessités sociales, des règles du comportement et constituera ainsi une morale naturelle  ». Tout d’abord, Laclos accentue le rapport naturel entre l’enfant et sa mère qui ne devrait pas être changé ou violé. L’enfant naturel qui peut déjà marcher et manger seul, à l’âge de trois ou quatre ans, doit s’occuper surtout de sa nourriture et de son sommeil léger (Rousseau propose le même programme pour Emile). L’activité physique devrait être la plus importante, car elle procure la force et la santé. L’âge de la puberté sépare les deux sexes. C’est la période de la sensualité, la nature prépare la fille à la maternité qui, selon Laclos, est déjà l’âge viril. La femme naturelle jouit de la liberté, de la force et de la santé. Selon Pomeau, Laclos comme Rousseau « se fonde sur une anthropologie. Il pose … une définition purement biologique de la femme  ».
 
Conceptions de la beauté naturelle et de la parure
La beauté, qui est considérée comme l’avantage de la femme est subjective car l’idée de la beauté change selon le lieu et de l’homme à l’homme. En général, la femme naturelle est fraîche, grande et forte, sa peau est d’une teinte brune et animée, « sa parure est sa chevelure flottante, ses parfums sont un bain d’eau claire  ». Les mœurs du XVIIe siècle, en ce qui concerne l’hygiène, sont blâmées au XVIIIe. Les autorités essaient de persuader les gens qu’il est nécessaire de se laver pour les raisons de santé, tandis qu’au siècle précédent on croyait que l’eau était nuisible et transmettait les maladies ; c’est pourquoi les gens évitaient de se baigner, de se laver les cheveux, etc. On se mettait de la poudre sur les cheveux afin qu’ils paraissent propres et on se parfumait beaucoup afin de réduire l’odeur désagréable du corps. Selon Laclos, la parure est « l’art qui doit aider et non changer la nature  ». Cette idée est une interprétation de celle de Rousseau, qui déclare que, ce qui contre la nature est de mauvais goût. Avant de se parer il faut s’observer et se connaître : la parure doit convenir à la taille, pour rendre le regard plus tendre il faut exercer l’âme, cultiver l’esprit. La beauté de Mme de Tourvel peut être comparée à celle des femmes naturelles. On trouve cette description dans la lettre de M de Valmont : « pour être adorable il lui suffit d’être elle-même », toute parure lui nuit, tout ce que la cache la dépare, un déshabillé de simple toile laisse voir sa taille, elle n’a pas le regard menteur qui séduit, elle n’est pas coquette, « elle ne sait pas couvrir le vide d’une phrase par un sourire étudié  ». Selon Laclos, quand les femmes ont commencé à cacher leur corps sous les vêtements, cela a éveillé la curiosité des hommes : il est difficile de reconnaître les vraies figures, c’est pourquoi on les imagine. M de Valmont accentue qu’on peut voir la taille de Mme de Tourvel, et tout ce qui cache son corps est nuisible pour sa beauté. Fénelon blâmait les modes de son époque et donnait même comme exemples les statues grecques et romaines , Rousseau préférait également l’aisance des vêtements afin qu’ils ne gênent pas le corps .
L’âme de la femme naturelle est sur son visage. Mme de Tourvel ne cache pas (ou, selon M de Valmont, ne sait pas cacher) ses sentiments sous un masque. Ce sont les traits qui sont admirés par un homme, donc, Laclos sème déjà dans le roman les références à la future description de la femme naturelle. Pourtant, Mme de Tourvel ne peut pas être une telle femme car elle n’est qu’un personnage inséré dans la société, tellement critiquée par l’auteur : elle a reçu une éducation monastique, elle est soumise à son mari, elle est entourée par les intrigues et les vices. Même si elle garde quelques traits (qui sont « exotiques » pour les hommes) de la femme naturelle, elle est déjà trop influencée par son entourage. 

Programme de lecture
Le troisième essai a été écrit environ quinze ans plus tard, après la Révolution et, selon les critiques, pendant la période où Laclos élabore les projets pédagogiques pour sa fille. Les révolutionnaires avaient critiqué l’éducation des filles mais après avoir pris le pouvoir ils n’ont presque rien fait pour la favoriser. Plus tard, tous ont reconnu que l’éducation avant la Révolution « offraient aux familles une ressource qui leur avait été brusquement enlevée : non-seulement les couvents, mais les petites écoles tenues par des religieuses avaient été fermées : les moyens d’instruction manquaient partout  ». Il y a eu des débats sur l’instruction publique, mais on a tardé à prendre des décisions. Finalement, la loi du 25 octobre 1795, votée par la Convention, proposait un programme d’études pour les filles, mais, selon Rousselot, il était incomplet : les filles doivent apprendre à lire, écrire, compter, la morale républicaine et « elles seront formées aux travaux manuels  ».
Les circonstances mentionnées ci-dessus expliquent peut-être que Laclos présente enfin un programme concret : ce que doivent lire et ce que doivent savoir les femmes. Selon lui, il y a deux moyens de s’instruire : observer et méditer. On trouve la même idée dans la lettre de Mme de Merteuil : « entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir », elle jouait avec ses expressions : « je m’étudiais à prendre l’air de la sérénité, même celui de la joie », elle suivait son discours et elle avait fixé son attention « sur l’expression des figures et le caractère des physionomies  ». Chantal Thomas fait référence aux études de physiognomonie et à l’exercice de se regarder soi-même comme un autre pour contrôler ses expressions et pour masquer les vraies émotions .
L’idée la plus importante du programme de Laclos est que « la lecture est réellement une seconde éducation  » et que l’autodidactisme est une solution pour la formation de la femme. Mme de Merteuil, n’ayant personne qui peut s’occuper d’elle, lit elle-même les livres et devient une égale de l’homme (M de Valmont) ou même supérieure. Mme de Merteuil qui est comme une institutrice de Cécile, lui propose aussi de lire les livres pour qu’elle apprenne bien à se conduire et à mieux écrire. La jeune fille écrit à Sophie que la Marquise lui « a recommandé seulement de ne rien dire à Maman de ces Livres-là, parce que ça aurait l’air de trouver qu’elle a trop négligé mon éducation, et ça pouvait la fâcher  ». Les connaissances acquises, selon Mme de Merteuil, sont ses armes pour lutter contre la société, les moyens d’élaborer et de réaliser ses projets et ses intrigues, elle veut acquérir la réputation d’invincible. Les finalités de la Marquise ont été développées pour ses propres besoins afin d’être capable de manipuler les autres et de devenir puissante dans la société. Un exemple suivant illustre les buts de la lecture qu’elle choisit avant de parler à un homme : « je lis un Chapitre du Sopha, une lettre d’Héloïse et deux contes de la Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulais prendre  ». Elle veut pouvoir prendre le ton sentimental ou bien libertin afin de cacher son hypocrisie surtout pour pouvoir s’adapter aux diverses personnes qu’elle fréquente.
Selon Laclos, dans les livres on trouve les observations et les méditations de toutes les époques. Pourtant, il faut faire des choix dans la lecture, donc il est nécessaire d’avoir un guide. Le choix devrait être fait selon l’âge, le sexe et la condition. Laclos, dans son troisième essai, destine son programme à une jeune personne « qui a de l’esprit et de la figure, et que son rang et sa fortune mettent dans le cas de vivre dans la compagnie la plus distinguée, et même y avoir de l’influence  ». Ce sont les avantages de la jeune fille qui l’obligent à s’éduquer, à « cultiver sa raison, son cœur et son esprit », de plus, la jeune fille doit avoir de la raison, être bonne et aimable. Les buts visés d’une telle éducation sont de faire connaître le bien à une jeune fille, lui inspirer la volonté de le faire et lui procurer des moyens de le faire.
Le programme de lecture, proposé par Laclos, n’est pas très novateur, même assez traditionnel. L’expérience est très importante dans la vie et on peut trouver cette expérience dans les livres (les moralistes, les historiens et les littérateurs). On trouve les mêmes idées dans la lettre LXXXI écrite par Mme de Merteuil : « j’étudiais nos mœurs dans les Romans ; nos opinions dans les Philosophes ; je cherchai même dans les Moralistes les plus sévères ce qu’ils exigeaient de nous, et je m’assurai ainsi de ce qu’on pouvait faire, de ce qu’on devait penser, et de ce qu’il fallait paraître  ». La lecture des moralistes doit lui apprendre à connaître et à aimer « le beau, le juste et l’honnête », à savoir ses passions et les contrôler, à supporter bravement sa douleur, à distinguer ce qui est le naturel chez l’homme et ce qui vient des institutions, « ce qu’on doit à soi-même et ce qu’on doit aux autres ». Le résultat de telle lecture devrait être l’amour pour la vertu et l’horreur du vice, « le courage et la sévérité pour soi, la pitié et l’indulgence pour les autres  », de plus, les connaissances sur l’homme et ses devoirs. La jeune personne doit aussi lire les livres élémentaires de toutes les sciences pour être aimable et pour plaire en parlant à chacun son langage. Laclos se rend compte que la différence de formation des femmes et des hommes entraîne des intérêts différents et que la communication entre les sexes devient impossible.
Une autre sorte de lectures proposée par Laclos est les récits de voyages, les romans et les pièces de théâtre. Ce sont les lectures qui sont un peu dangereuses car elles sont faciles et peuvent nuire à l’attention et rendre la lectrice trop paresseuse. Les romans peuvent compléter les études sur l’histoire mais le choix doit être rigoureux. Laclos donne comme exemple un roman anglais de Richardson Histoire de Clarisse Harlove qui a eu un énorme succès à l’époque où l’héroïne de l’œuvre fait « la plus grande faute qu’une fille puisse faire ». Cet exemple peut avoir une influence négative. D’autre part, Clarisse est une jeune personne « douée de tous les avantages naturels et parée de toutes les vertus  ». Laclos présente deux opinions différentes en ce qui concerne les pièces de théâtre, Rousseau les trouve dangereuses et d’Alembert – utiles. Selon Laclos, la femme peut tout lire si elle est bien guidée ou si elle a du jugement. Cependant, elle doit éviter les romans et les comédies qui contiennent des idées trop libres et qui peuvent nuire à la fraîcheur naturelle de l’innocence.
Il faudrait partager les lectures par époques et commencer par les Grecs et les Romains, leur histoire et leur mythologie mais il ne faut pas faire des études approfondies dans ce domaine pour ne pas devenir une femme savante. Laclos propose de lire Les vies des hommes illustres de Plutarque, l’ouvrage très populaire au XVIIIe siècle. Ensuite il faudrait s’occuper des lettres grecques et  romaines. L’étude de l’histoire du peuple juif et la religion chrétienne. La Genèse est le monument historique le plus ancien, Jésus Christ a développé la morale « sublime, si pure et si douce » que personne ne l’a encore perfectionné. Laclos propose de sauter l’histoire des siècles après la chute de l’Empire Romain et de la reprendre à l’époque de Charlemagne. La lecture devrait aider à distinguer ce qui a été fait pour l’intérêt de la religion. Il faudrait également savoir l’histoire de toutes les nations européennes, « mais une femme peut en négliger les détails  ». Pour l’histoire de l’Angleterre il suffit de lire les lettres sur l’Angleterre du Lord Lyttelton. Une Française distinguée doit absolument savoir l’histoire de France et Laclos propose la lecture de l’histoire selon l’abbé Millot qui va mener aux lectures particulières comme l’Esprit de la Ligue, de la Fronde, la rivalité de la France et de l’Angleterre, le Siècle de Louis XIV, etc. et, enfin, l’Abrégé chronologique du président Hénault. Il est aussi utile de lire l’histoire des peuples lointains pour apprendre comment les institutions peuvent modifier les hommes. De plus, les connaissances sur les peuples moins civilisés, décrits dans les histoires de voyages sont également un peu dangereuses mais elles peuvent être acquises avec l’étude de la géographie moderne.
Les traductions des ouvrages en français diminuent l’obligation d’apprendre les langues étrangères. Il faut connaître très bien la langue maternelle et encore une langue « suivant le goût de la personne ». Laclos conseille le latin mais si c’est trop difficile il suffit d’apprendre l’italien ou l’anglais. Les lectures proposées sont destinées pour se connaître soi-même et les hommes. Il faut également connaître les choses : l’ordre le l’univers, la composition du monde et les objets qui nous entourent. Pour trouver les réponses il faut lire les livres élémentaires d’astronomie, de  physique, de chimie, d’histoire naturelle et de botanique.
Ce programme de lecture englobe les connaissances de base des matières différentes. L’histoire, la littérature, la philosophie y occupe une grande place, de plus, les sciences naturelles y sont inclues. Le but de ces lectures est de former une jeune personne vertueuse qui comprend son entourage et qui peut y vivre sans difficultés. Cependant, Laclos insère les limites dans son programme pour que la femme ne fasse pas d’études approfondies. Ce conseil de l’auteur est assez traditionnel : on se méfie des femmes savantes, les connaissances des femmes doivent se limiter à leurs devoirs peu importants dans la société. Les connaissances acquises doivent être utilisées pour son usage personnel et non pour briller en société. De plus, si la femme prononce un mot de latin dans son cercle, elle sera ridicule car on se méfie des femmes savantes. Le mérite de la jeune fille doit être sa simplicité.
Il ne suffit pas de lire beaucoup, il faut aussi retenir et s’approprier ce qu’on a lu, il faut mémoriser et juger. Pour cela on peut avoir quelqu’un à côté qui lit les mêmes ouvrages pour discuter et diriger l’opinion. Il est aussi utile de faire des extraits des lectures en donnant une idée ou un jugement et le faire avec soin. Cela va aider également à améliorer le style.
Selon Laclos, la femme éduquée selon cette méthode sera plus instruite et plus heureuse que les autres. Mais la femme doit cacher ses connaissances et les révéler seulement à ses amis intimes.

Conclusion
Selon Laurent Versini, « Laclos ne nous a pas laissé de vrai traité sur l’éducation des femmes  ». Toutefois, en analysant les idées, les critiques, les propositions à propos de l’éducation féminine dans les textes différents de l’auteur on peut trouver l’opinion générale de Laclos sur l’égalité ou plutôt l’inégalité de deux sexes dans la société comme la cause principale de la mauvaise éducation. Il a fait le lien direct entre le statut des femmes et leur éducation. Dans les Liaisons dangereuses on remarque déjà cette opinion en analysant les trois personnages féminins qui, avec leur éducation, sont malheureuses. La critique de l’éducation monastique est très sévère, Laclos n’y voit pas que les défauts. La seule solution pour les femmes serait la révolution, à travers laquelle elles peuvent redevenir des femmes naturelles et, donc, égales aux hommes. Laclos « nous a laissé » également le troisième essai où il présente le projet pratique de la lecture, malgré le fait, que c’est un programme pour une personne distinguée, tandis que ses deux premiers textes Discours et Des femmes et de leur éducation sont théoriques et abstraits « qui se fondent sur la nature comme un absolu universel  ».

Bibliographie
Delon, Michel, P.-A. Choderlos de Laclos: Les Liaisons dangereuses, Paris : Presses Universitaires de France, 1986.
Fénelon, « De l‘éducation des filles » dans Oeuvres, éd. Par Jarcques Le Brun, Paris: Gallimard, 1983.
Histoire générale de l’enseignement et l’éducation en France : volume I, sous la dir. de Louis-Henri Parias, Paris : Nouvelle librairie de France, 1981.
Levayer, Paul-Edouard, « L’éducation des femmes chez Choderlos de Laclos : morale et politique », dans : L’éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord de la Renaissance à 1848 : Réalités et représentations. Sous la direction de Guyonne Leduc. Paris : L’Harmattan, 1997, pp. 207-215.
Laclos, Choderlos, Oeuvres complètes, éd. Laurent Versini. Paris : Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1979.
Pomeau, René, Laclos, Paris : Hatier, 1975.
Rousseau, Jean-Jacques, Emile ou de l‘éducation, Paris: Editions Garnier Frères, 1951.
Rousselot, Paul, Histoire de l’éducation des femmes en France, Paris : Librairie académique, vol. II, 1883.
Thomas, Chantal, « Des femmes et de leur éducation ou Portrait de la femme naturelle », préface De l’éducation des femmes de Pierre Choderlos de Laclos, Grenoble : Jérome Millon, 1991.
Versini, Laurent, Laclos et la tradition : essai sur les sources et la technique des Liaisons dangereuses, Paris : Klincksieck, 1968.
Villemain, Abel-François, Cours de littérature française: tableau de la littérature au XVIIIe, Paris: Didier, 1847

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